Investir dans la résilience
La crise de l’insécurité alimentaire au Canada témoigne de la mesure dans laquelle nos systèmes fournissent les ressources et les conditions dont les gens ont besoin pour répondre à leurs besoins de base. En mars 2026, les banques alimentaires ont enregistré plus de 2,35 millions de visites, ce qui représente une augmentation de près de 117 % depuis 2019. Le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire grave a doublé au cours de la même période, passant de 1,33 million en 2019 à 2,65 millions en 2025. C’est un signe clair que quelque chose ne va pas.
Ces tendances ne peuvent s’expliquer uniquement par un choc économique temporaire. Elles reflètent les pressions croissantes exercées sur les systèmes sur lesquels la population canadienne compte pour maintenir un niveau de vie adéquat. Les revenus des ménages n’ont pas suivi le rythme de l’augmentation du coût des biens et services essentiels, y compris la nourriture, le logement et le transport, tandis que de nombreux ménages n’ont plus la capacité à absorber d’autres augmentations. Le tiers des personnes qui éprouvent des difficultés financières déclarent puiser dans leur épargne, s’endetter davantage ou utiliser le crédit pour couvrir leurs dépenses quotidiennes. Pour les ménages aux revenus les plus faibles, ces stratégies d’adaptation font de plus en plus partie de la survie quotidienne.
L’insécurité alimentaire est à la fois un problème de sécurité du revenu et un reflet des systèmes qui façonnent le coût et l’accessibilité des biens et services essentiels. Bien que ces pressions se fassent sentir partout au Canada, elles sont particulièrement vives dans les communautés nordiques et éloignées, où les coûts élevés, les lacunes en matière d’infrastructure et la pauvreté persistante créent des obstacles supplémentaires à la sécurité alimentaire et au bien-être.
Le Canada a besoin de bases plus solides pour assurer sa sécurité économique, de systèmes plus résilients pour la fourniture des biens et services essentiels, ainsi que d’une approche à long terme qui tienne compte des réalités propres aux communautés nordiques. Cela signifie réformer les mesures de soutien du revenu afin qu’elles offrent une protection réelle en cas de besoin, investir dans l’infrastructure essentielle autour des aliments et du logement pour améliorer l’abordabilité et la résilience, et veiller à ce que les investissements fédéraux dans le Nord soutiennent les communautés et réduisent les lacunes persistantes en matière de sécurité alimentaire, de logement et de bien-être.
1. Réformer de façon permanente l’assurance-emploi (AE) pour une main-d’œuvre moderne
L’incertitude mondiale, les tarifs douaniers et le chômage élevé et persistant exposent les faiblesses de longue date du système canadien de soutien au revenu. Conçue pour un marché du travail d’après-guerre où les personnes occupaient généralement un seul emploi stable à temps plein, l’AE n’a pas évolué avec la main-d’œuvre, qui est aujourd’hui de plus en plus définie par le travail à temps partiel, temporaire ou contractuel. Elle ne couvre plus maintenant autant de travailleuses et travailleurs, ce qui affecte de manière disproportionnée les jeunes, les personnes en situation de handicap et les Canadien·nes racisé·es.
L’admissibilité est liée à l’accumulation d’heures assurables au cours d’une période donnée, avec des seuils qui varient selon la région. Par conséquent, seul environ le tiers des personnes sans emploi au pays reçoivent régulièrement des prestations d’AE, et celles qui y sont admissibles ne reçoivent que 55 % des gains antérieurs, jusqu’à concurrence de 729 $ par semaine [1]. L’AE demeure la principale source de revenu pour seulement 3 % des clients des banques alimentaires, mais les bénéficiaires qui ont recours aux banques alimentaires sont particulièrement susceptibles d’avoir récemment perdu un emploi ou des heures, ce qui suggère que les prestations existantes ne remplacent pas adéquatement la perte de revenu.
Banques alimentaires Canada accueille favorablement les mesures temporaires d’AE mises en place par le gouvernement pour les travailleurs touchés par la perturbation actuelle des échanges commerciaux, mais le besoin récurrent de mesures tarifaires est un signal d’alarme : L’AE continue d’exiger des prestations complémentaires d’urgence plutôt que de fonctionner comme un filet de sécurité durable. Les mesures temporaires devraient être le fondement d’une réforme permanente et non un substitut à celle-ci. Le Canada a besoin d’une AE moderne pour une main-d’œuvre moderne.
- Élargir l’accès : établir un seuil national uniforme d’admissibilité de 420 heures et en instaurant un modèle hybride d’heures et de semaines pour mieux tenir compte des horaires de travail à temps partiel, saisonniers et irréguliers;
- Inclure les travailleuses et travailleurs occupant des emplois atypiques : en renforçant l’application des règles visant à prévenir la mauvaise classification et en créant une voie d’accès fondée sur les cotisations pour le travail autonome ou contractuel.
- Améliorer la suffisance : instaurer un plancher de prestations hebdomadaires minimum d’au moins 450 $ et hausser le taux de remplacement au-dessus des 55 % actuels.
- Protéger l’accès tout au long des événements de la vie : créer un volet de l’AE distinct pour les proches aidants et en cas de maladie.
- Renforcer les transitions : instaurer un deuxième volet de soutien pour les personnes qui épuisent les prestations avant de trouver un emploi, prolonger les mesures de soutien du revenu et de l’emploi jusqu’à un an, parallèlement à une formation améliorée et à un jumelage d’emploi; et compter le temps consacré aux études, à la formation, aux programmes d’apprentissage et aux services nationaux reconnus pour l’admissibilité des jeunes travailleuses et travailleurs.
2. Doubler l’allocation canadienne pour les travailleurs.
Près d’une personne sur six qui a recours aux banques alimentaires occupe un emploi. Cela indique que l’emploi ne protège plus contre l’insécurité alimentaire. Les salaires faibles ou versés en retard étaient la principale raison du recours aux banques alimentaires pour 22 % des répondant·es en 2026, soit plus du double des 10 % enregistrés en 2025. La question n’est pas seulement de savoir si une personne occupe un emploi, mais aussi si ses revenus sont suffisants, prévisibles et disponibles au moment de payer ses factures.
L’allocation canadienne pour les travailleurs vise à renforcer le rendement de l’emploi, mais sa valeur maximale et ses seuils d’élimination graduelle sont trop faibles pour combler l’écart entre les salaires et le coût de la vie. En 2025, la prestation maximale était de 1 633 $ pour les personnes vivant seules et de 2 813 $ pour les familles, éliminant progressivement les revenus nets rajustés de 26 855 $ et de 30 639 $ respectivement [2]. Banques alimentaires Canada recommande de doubler la prestation maximale, de hausser le seuil de revenu au moins jusqu’au seuil de pauvreté et d’indexer les deux à l’inflation.
3. Éliminer les obstacles au crédit d’impôt pour personnes handicapées (CIPH)
Les Canadien·nes en situation de handicap sont près de 50 % plus susceptibles de vivre dans la pauvreté et deux fois plus susceptibles de connaître l’insécurité alimentaire [3]. Le CIPH est nécessaire pour accéder à la prestation canadienne pour les personnes handicapées (PCPH), ce qui en fait la principale porte d’entrée vers les mesures fédérales de soutien. Toutefois, il n’a jamais été conçu pour ce rôle, et Statistique Canada estime que seulement 14,6 % des personnes en situation de handicap y sont admissibles. Une définition trop restrictive de l’invalidité et des obstacles administratifs persistants empêchent la majorité de ces personnes à accéder aux programmes visant à garantir un niveau de vie adéquat.
Même si nous appuyons les récents changements administratifs qui devraient permettre d’obtenir une aide estimée à 345 millions de dollars [4] sur six ans, une réforme fondamentale demeure nécessaire. Nous demandons au gouvernement fédéral de s’engager à mettre en place un processus de collaboration pour concevoir un nouveau système d’admissibilité qui :
- Utilise la définition du handicap, telle que définie dans la Loi canadienne sur l’accessibilité, comme point de départ pour les programmes fédéraux destinés aux personnes en situation de handicap.
- Crée un processus centralisé, digne et fondé sur la situation de handicap à l’extérieur du régime fiscal.
- Étend automatiquement la certification fédérale en matière d’invalidité aux personnes qui reçoivent déjà une aide provinciale ou territoriale aux personnes handicapées.
En attendant ce remaniement, le gouvernement devrait également éliminer les obstacles actuels au CIPH, notamment : une application en langage clair et simple conçue conjointement avec les médecins, les personnes handicapées, les défenseur·es, les communautés, les personnes qui ont accédé ou tenté d’accéder au CIPH; l’élargissement continu du nombre de praticien·nes autorisé·es à certifier une invalidité; le remboursement direct des praticiens qui certifient une demande, les renouvellements simplifiés et moins fréquents — en s’appuyant sur le projet pilote du Manitoba, et un financement accru pour le programme de navigation des prestations d’invalidité.
4. Entreprendre une étude parlementaire fédérale sur la suffisance de l’aide sociale
L’aide sociale est une responsabilité provinciale et territoriale, mais son insuffisance est maintenant une préoccupation à l’échelle nationale. L’aide sociale provinciale demeure la principale source de revenu d’environ 40 % de la clientèle des banques alimentaires lorsque l’aide sociale générale et les prestations d’invalidité sont combinées, et que les revenus n’ont pas suivi le coût de la vie.
Le problème va au-delà des montants des prestations. Les restrictions sur les actifs, les tests mensuels du revenu, les exemptions limitées sur les gains et la récupération abrupte rendent difficile l’acceptation d’un emploi temporaire ou la réalisation d’économies.
Nous recommandons que le Comité permanent des ressources humaines, du développement des compétences, du développement social et de la condition des personnes handicapées de la Chambre des communes et le Comité permanent des affaires sociales, sciences et technologie devraient mener une étude parlementaire sur le soutien du revenu dans les provinces, les territoires et les réserves. L’étude devrait mener à des initiatives fédérales mesurables. Aucun programme de soutien du revenu financé par l’État ne devrait laisser les bénéficiaires incapables de se payer de la nourriture et un logement.
- Réformer la subvention au commerce de détail afin d’améliorer l’abordabilité, le choix, la dignité et la transparence. Établir des objectifs clairs en matière d’abordabilité pour les aliments subventionnés, renforcer la responsabilisation et la production de rapports publics, et élargir les aliments admissibles pour mieux tenir compte des besoins et des préférences de la communauté.
- Élargir les initiatives liées à la souveraineté alimentaire. Accroître le financement à long terme de la Subvention pour le soutien aux chasseurs-cueilleurs (SSCC) et la Subvention pour les programmes alimentaires des communautés (SPAC), renforcer le leadership autochtone dans la gouvernance des programmes et appuyer la récolte, le partage des aliments et d’autres approches communautaires qui améliorent l’accès aux aliments traditionnels et renforcent les systèmes alimentaires locaux.
11. Investir dans une infrastructure communautaire abordable grâce aux engagements du Canada en matière de défense et d’utilisation mixte
L’expansion par le Canada de l’infrastructure de défense et d’utilisation mixte dans l’Arctique est une occasion de combler les déficits de longue date dans les systèmes de logement, de transport, d’énergie et d’alimentation. Les investissements fédéraux devraient soutenir le logement abordable et avec services de soutien; le transport, la logistique, l’entreposage et l’infrastructure alimentaire communautaire qui réduisent les coûts des aliments, améliorent la résilience du système alimentaire et renforcent la souveraineté alimentaire; la planification régionale à long terme; les ententes sur les avantages communautaires et l’approvisionnement autochtone; et les droits et la compétence des Autochtones. Un investissement significatif à long terme dans le Nord renforcerait la souveraineté de l’Arctique tout en améliorant la sécurité alimentaire et le bien-être communautaire.
Faites partie de la solution contre l’insécurité alimentaire.
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[1] Statistique Canada. (9 avril 2026). Caractéristiques de la population active, données mensuelles désaisonnalisées et la tendance-cycle, 5 derniers mois (Tableau 14-10-0287-01) [Tableau de données] https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1410028701; Statistique Canada. (19 août 2026). Prestataires d’assurance-emploi (prestations régulières) par province et territoire, données mensuelles désaisonnalisées (Tableau 14-10-0011-01) [Tableau de données] https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/tv.action?pid=1410001101; Emploi et Développement social Canada (s.d.). Assurance-emploi et prestations régulières : montant que vous pourriez recevoir. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/services/prestations/ae/assurance-emploi-reguliere/montant-prestation.html.
[2] Agence du revenu du Canada : (8 avril 2026). Combien vous pourriez recevoir. https://www.canada.ca/fr/agence-revenu/services/impot/particuliers/sujets/tout-votre-declaration-revenus/declaration-revenus/remplir-declaration-revenus/deductions-credits-depenses/ligne-45300-allocation-canadienne-travailleurs-act/combien-demander.html
[3] Hébert, B.-P., Kevins, C., Mofidi, A., Morris, S., Simionescu, D. et Thicke, M. (28 mai 2024). Profil démographique, d’emploi et de revenu des personnes ayant une incapacité âgées de 15 ans et plus au Canada, 2022. Statistique Canada; Statistique Canada (2026), Enquête canadienne sur le revenu, 2024.
[4] Ministère des Finances Canada. (29 mai 2026). Le secrétaire d’État Long présente les mesures qui visent à faciliter l’accès au crédit d’impôt pour personnes handicapées [communiqué de presse]. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/ministere-finances/nouvelles/2026/05/le-secretaire-detat-long-presente-les-mesures-qui-visent-a-faciliter-lacces-au-credit-dimpot-pour-personnes-handicapees.html